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Sénonais, 8 octobre 2018





Il y a des choses pires dans la vie que de remonter le Sénonais par une belle soirée d’automne.

Certes il avait fallu supporter depuis Troyes l’éblouissement du soleil qui, prenant ses quartiers d’hiver, rasait maintenant l’horizon pour taper droit dans les yeux. Il avait fallu rouler presque à l’aveugle une heure au moins avant qu’il finisse par disparaitre derrière les vastes ondulations des coteaux de l’Yonne. Là, dans le précieux instant qui sépare le jour de la nuit, les champs fraichement retournés de l’agriculture intensive s’étaient colorés de rose pâle effaçant d’un seul coup la fatigue d’une journée commencée douze heures plus tôt vers la Forêt d’Orient. À la stridence des tons saturés succédait la douceur des nuances pastels. En prélude à la nuit, la quiétude vespérale emplissait tout l’espace et je n’en demandais pas plus. Aussi, quand au détour d’un virage j’aperçu ce rocher trônant sur une colline, j’aurais bien pu poursuivre ma route sans demander mon reste. C’est seulement au dernier moment, que, me ravisant, j’ai pris d’un virage serré, le premier chemin qui se présentait car, évidement, il fallait voir ça de plus près.
Perpendiculaire à la pente, le chemin montait à travers champs si bien qu’après trois cents mètres, la vallée de l’Oreuse offrait ses courbes onctueuses à mon regard ébloui. C’était très beau, d’une beauté qui imposait la contemplation mais, craignant d’être surpris par la nuit, j’ai poursuivi sans m’attarder en direction du rocher qui avait disparu dans un repli du terrain. Encore quelques centaines de mètres et voilà qu’il reparu, nimbé du même voile rosé que celui qui à cet instant baignait toutes choses mais lui était rehaussé de jaune. C’était presque comme s’il irradiait. En même temps il ressemblait à un gros animal repu et c’était difficile de trancher entre le sentiment presque mystique qu’inspirait le site et l’empathie régressive que suscitait cette forme alanguie contre laquelle j’aurais pu me blottir. J’ai tenté d’aspirer toute la densité de l’instant, toute son intensité pendant que je prenais quelques photos car au fond - et c’est une vérité inavouable - rien ne peut avoir vraiment existé pour moi si je ne le prends pas en photo. C’est comme un certificat, alors j’ai certifié. Puis je suis reparti.


    E.T.





Champagne pouilleuse, 7 octobre 2018














Villeperdue, 2 octobre 2018
















Ça pourrait être le titre d’un western à la française.
Un peu à l’écart de la D910, une trentaine de kilomètres au Sud de Tours, se trouve la commune de Villeperdue.

Villeperdue, j’y suis arrivé presque par hasard, un soir d’août 2018, alors que le crépuscule de cet été qui resterait peut-être celui où il avait cessé de pleuvoir déployait dans un ciel de solitude ses lueurs flamboyantes. Un kilomètre à peine après Sorigny j’ai pris à droite la D21 en direction du O’Klub que j’avais aperçu à plusieurs reprises sur le bord de l’autoroute A10 sans pouvoir m’arrêter.

À l’intersection des deux routes, comme pour souhaiter la bienvenue, les vestiges d’un restaurant inachevé indiquaient la direction. Dissimulé dans un bosquet d’arbustes, il restait du rêve à peine ébauché un escalier de béton et des murs qui n’avaient jamais connu de toit. Tout avait dû s’arrêter brusquement, et depuis vingt ans, rien n’avait bougé. Plus que les ruines, les vestiges de ces constructions inachevées possèdent la beauté particulière des destins interrompus trop tôt.
Après avoir franchi les différents ponts qui enjambent la LGV puis l’A10, j’ai suivi le chemin cabossé menant à travers les champs de blé moissonnés jusqu’à la discothèque. La boîte, comme presque toutes les boîtes de campagne, était abandonnée et sur le parking les herbes folles perçaient le bitume. Avec Nelly, nous avons traîné un peu autour du hangar, essayant d’imaginer les grandes heures du O’Klub, peut-être dans les années 80, avant les contrôles anti-alcoolémie, l’Internet et finalement le déclin, sans vraiment y parvenir. L’endroit ne dégageait rien qu’une ambiance de marasme.

Dépité, j’ai pensé qu’il fallait aller au bout de l’impasse et voir, avant qu’il ne fasse complètement nuit, la bien nommée Villeperdue.
Coupé en deux dans le sens de la longueur par la ligne de chemin de fer, le village comprend d’un côté un de ces silos composés de deux grandes demi-sphères qui, quoiqu’impressionnantes, semblent tout de même un peu ridicules comparées aux cathédrales de la Beauce ou de la Champagne. De l’autre côté, le long de la voie ferrée, un beau transformateur EDF exhibe ses formes étranges et à l’opposé, presque sur la route, un gros hélicoptère militaire signale l’entreprise Dufresne spécialisée en récupération de ferraille. Bien sûr il y a aussi une église, une place et même un petit château. Voilà, c’était Villeperdue, petit musée à ciel ouvert que l’obscurité recouvrait maintenant.


E.T.












Comme je voyage depuis longtemps en France, il arrive qu’on me demande quel est mon endroit préféré. Cette question m’est généralement posée sur un ton de confidence, qui, je dois l’avouer, me flatte en ce sens qu’un bref instant, l’illusion de posséder un savoir précieux devient réalité. Que ce soit devant l’érudition ou la force physique, moi qui ne possède ni l’une ni l’autre, je suis démuni. Alors, profitant des occasions qui se présentent, durant des secondes délectables, je fais mine de réfléchir, comme si c’était la première fois qu’on me sollicitait et qu’il me fallait, aussi vite que possible, scanner le secteur spécifique de ma mémoire où sont archivés les lieux, afin d’en révéler la combinaison secrète. Les gratifications n’étant pas si courantes, je fais même durer le plaisir jusqu’à l’instant inévitable où, simulant mon propre étonnement, comme si je n’y avais jamais pensé, je déclare ne pas avoir de réponse.

Ne pas savoir, ça peut être gênant. J’ai des souvenirs comme ça. Par une convention stupide, on demande aux enfants ce qu’ils veulent faire quand ils seront grands. Ceux qui savent, qu’ils veuillent devenir pompier ou cosmonaute, paraissent toujours plus volontaires que les hésitants. Je crois qu’enfant je savais ce que je voulais faire, tenir un magasin de journaux, construire des maisons ou piloter des voitures, mais aujourd’hui, alors que je devrais, ce genre de certitude, je les ai moins.

Et c’est vrai, que répondre ? Depuis tout ce temps, aucun lieu n’est venu “matcher“ avec l’hypothétique empreinte que nous aurions tous, dans une idiote théorie new-age, quelque part dans notre inconscient. Où se trouve-t-il, l’Eden idyllique? Au bord de quelle rivière, au sommet de quelle colline, au cœur de quel village, au milieu de quelle forêt, je l’ignore. L’endroit clé n’a jamais trouvé la bonne serrure.

Parfois, marquant un arrêt dans un paysage accueillant, je me dis : ça y est, le voilà. J’y crois, je m’exalte, cet extérieur pourrait, si je voulais y mettre du mien, coïncider avec mon intérieur. Je ferme les yeux, je respire profondément, j’essaye… Mais non, pas plus en forçant un peu qu’en pressant avec insistance un lieu n’a, jusqu’à maintenant, trouvé ma préférence. Des coins formidables, bien sûr, j’en ai vu quantité, mais Le coin, celui dans lequel je pourrais vivre, celui qui, par ce genre d’évidence qui s’impose d’elle-même, reconstituerait l’unité du dehors et du dedans, car au fond c’est de cela qu’il s’agit, celui-là, je ne l’ai pas croisé.

C’est naïf, je m’en rends compte, d’espérer cette rencontre, comme d’attendre l’âme-sœur. Du reste, est-ce que je la souhaite vraiment ? Par principe, moi qui ai décidé de tout trouver beau, à l’exception peut-être du beau lui-même (pour lequel je n’ai pas vraiment d’avis), j’ai réussi en définitive à tout préférer. Les coins miteux, les plaines pluvieuses, les zones accablées, les vallées brumeuses, les banlieues saccagées, l’agriculture intensive, les plateaux venteux, les sous-préfectures désertées, les massifs granitiques, les campagnes boueuses, le littoral bétonné, les usines abandonnées, les hangars égarés, et même les vergers fleuris, les prairies nourricières, les criques ignorées, les crêtes dominantes, les taillis giboyeux, les collines indolentes, les torrents tumultueux, j’ai fini par tout préférer.


    E.T.































Mark R A N